Un monde [équestre] épuisé : soyons le changement !

Un monde [équestre] épuisé : soyons le changement !

Avec les collègues en formation BPJEPS, nous discutons beaucoup de nos expériences, de nos structures, de nos stages. Une chose que j’ai bien comprise, c’est que le modèle classique de l’équitation est en partie épuisé et souvent vide de sens.

Pourtant, si nous considérons les chiffres de 2016, la Fédération Française d’Équitation est la 3e sur le podium du nombre de licenciés, et nous explosons tous les records sur le pourcentage de licences féminines (82% – beau chiffre si on le compare aux 5% de la Fédération Française de Football et aux 29% de la Fédération Française de Tennis). 

Dans les sports  « dits de nature », nos licenciés sont trois fois plus nombreux que ceux de la Fédération Française de Marche Pédestre.

Cependant, sur le terrain, nous ramons : pour monter une structure équestre, des diplômes « cheval », souvent coûteux et très variables en qualité suivant les centres de formation, sont exigés . Il faut également une « compétence agricole » (je reviens sur ce parcours de formation dans cet article) pour pouvoir accéder à des terres, des fonds de départ très importants et une santé de fer pour résister à un quotidien usant.

Certes, la TVA parait non adaptée à nos pratiques et elle focalise un bon nombre de critiques. Ce n’est pour moi que l’arbre qui cache la forêt.

Ce problème, nous l’avons créé en faisant croire que nous pouvions commercialiser de l’heure de poney à tout va. Depuis les années 70, la France est entrée dans la civilisation dite des « loisirs » : les trente glorieuses ont engendré la consommation de masse qui a elle-même façonné « l’ère du vide ». Comme nos besoins primaires sont comblés par notre pouvoir d’achat, lui-même émanant de nos capacités de travail dans le tertiaire, nous avons accès à toutes sortes d’activités non essentielles et dites de loisirs.

La pratique de l’équitation est donc devenue un loisir et, en France, les poneys-clubs ont popularisé l’activité qui n’est plus réservée aux seuls « gosses de riches ». Il est difficile d’être « contre » cette pratique, cependant, elle a engendré certaines dérives et, pour réussir à « être économiquement viables », de nombreux centres équestres ont cassé les prix pour attirer plus de gens et donc fidéliser plus de monde. Il a fallu adapter la cavalerie et les fonctionnements pour ensuite répondre à cette nouvelle demande. Le cercle vicieux du « toujours moins cher, toujours plus grand » a vraisemblablement entraîné de nombreux clubs à la faillite.

Aujourd’hui, l’heure est à la réflexion concernant l’avenir de la pratique équestre et comme nous souhaitons développer une structure « à coloration cheval », il est nécessaire de nous interroger individuellement sur la place des équidés au sein de notre projet.

Changer la place du cheval au sein même de l’équitation

Les antispécistes sonnent l’alarme : arrêtez d’exploiter vos chevaux, de leur monter dessus, de nier leur existence d’êtres pensants. Un des premiers réflexes de la profession est d’essayer de se protéger contre ces « attaques » et d’échafauder une réplique, de répondre à chaud. Cependant, en y réfléchissant, repenser la place du cheval, le considérer à sa juste valeur dans le « grand univers », nous valoriserait tous. Ce qui ne nous empêcherait pas de (re)devenir des sportifs accomplis : le cheval est fait pour marcher 20km par jour, faisons de même.

Pour ceci, réinvestissons l’extérieur et réhabilitons les chemins noirs décrits par Sylvain Tesson. Replacer le cheval au centre, c’est se poser la question de sa nourriture  (et par conséquent de la nôtre !) : où sont nos prairies ? nos champs ? Sous les zones commerciales, les lotissements, l’étalement urbain (voir La tentation du bitume : où s’arrêtera l’étalement urbain ? – Olivier Razemon, Éric Hamelin).

Où sont nos chemins ruraux, nos routes carrossables, si ce n’est sous le goudron des départementales et des autoroutes ? Il est de plus en plus difficile d’organiser des randonnées en itinérance, tant les villes, quelles que soient leurs tailles, sont devenues hostiles au passage lent d’une caravane de dix chevaux.

Un modèle ancien et inadapté, reflet de notre société

Ce qui est hostile aux chevaux l’est pour nous également. A l’heure où les débats sur le développement durable se focalisent sur la justice climatique, il me parait nécessaire de rappeler à quel point le climat, c’est nous. L’air pollué que nous respirons, la nourriture pleine de glyphosate que nous ingérons, les inégalités sociales que nous subissons : tout est lié et, par les choix de consommation que nous faisons, nous appuyons ce système. Continuer à construire des routes et agrandir nos villes ne règlera pas les problèmes de chômage et de logements. Le modèle actuel est, comme l’est une partie du monde du cheval, vieux d’un siècle et il serait temps pour tous de penser à l’intérêt commun plutôt que de mener des guerres solitaires.

Dans certains centres équestres, nous continuons de vendre des « heures » à cheval. Nous continuons de demander à nos collègues équins de vivre à des rythmes épuisants où, cloitrés dans des boxes 4 , voire 5 jours sur 7, ils n’en sortent souvent que pour aller faire des tours de manège ou de carrière. Ce rythme, nous nous l’imposons parfois aussi. Cette vie à courir après les horaires de travail et le sommeil en attendant désespérément les vacances et les rares moments de détente.

Nous manquons de repos, d’exercice, de bonne nourriture (j’entends par là « saine »). Les burn outés croisent les bore outés et nous en venons à compenser par la consommation à outrance et les petits plaisirs éphémères et parfois futiles.

Pour une équitation de la coopération

Pour changer, pour « faire mieux », il semble impératif de repenser nos modèles et surtout notre estime de soi. Pour faire simple et user de quelques raccourcis : à force d’accepter des salaires peu élevés, à force d’accepter des heures sup’ non rémunérées, à force d’accepter de travailler plus (même pour gagner plus) et à force de rémunérer des actionnaires plutôt que des services d’intérêt général, nous perdons notre faculté à être ingénieux et à penser en amont des systèmes autonomes et performants.

Par exemple, maintenir les chevaux au boxe, c’est les avoir à portée de main, propre, tondus, « prêts à l’utilisation ». Au contraire du fait de garder les chevaux en pâture, où il faut aller les chercher, affronter la boue, la pluie, passer du temps à les brosser et à les sécher pour finalement les ramener dans leurs prés.

C’est cependant oublier le temps à faire les boxes (un travail pénible sur le court, le moyen et le long terme) et à soigner les « maladies de boxes » liées au manque de mouvement et à une alimentation inadaptée aux herbivores ambulants que sont les chevaux. C’est un système qui se mord la queue car fondamentalement mal pensé et ne mettant au centre qu’une vision utilisatrice du cheval.

Le parallèle est facile à faire avec nos vies en boîtes, comme le dit Pierre Rabhi. Notre place n’est pas dans une boîte !

Le temps passé à aller chercher les chevaux au pré ne peut être comparé au temps consacré à entretenir une écurie. ÊTRE dehors correspond à la nature du cheval et, pour notre part, bien que nous ayons pris l’habitude de vivre dans du coton, avoir des prétextes pour se confronter à l’extérieur nous permet de nous reconnecter à notre véritable nature.

Combien d’études montrent les bienfaits du mouvement en extérieur (pour nous, pour les chevaux, les chiens, les chats, les poules et toutes les autres espèces ) ? Combien de témoignages évoquent les sensations apaisantes liées au temps passé dehors ?

Le cheval nous offre un vrai prétexte pour nous reconnecter aux « vraies choses » de la vie : les saisons, le jour et la nuit, la météo, les sensations, le mouvement, etc.

Arrêtons de consommer du cheval, arrêtons de vendre du cheval ! Partageons notre vie avec les chevaux, partons à l’aventure, re-colonisons nos chemins, notre nature, elle nous appartient, autant qu’aux chasseurs et aux bétonneurs. Battons-nous pour un monde où la vie est remise au centre de l’attention. Nous avons tous besoin de « pleine nature » !

Cet article a 2 commentaires

  1. Merci, il faut dire que la FFE reste troisième car elle use et abuse de stratagèmes pour faire prendre des licences à tout le monde et n’importe qui… un seul exemple, les propriétaires d’équidés, qui ne sont pas cavaliers, pour que leur chevaux aient des déclarations à jour et puissent concourir sur les compétitions. Il y en a d’autre.
    http://www.anee.fr : je viens de faire ce week-end une lettre ouverte aux candidats à la Présidence de la FFE.
    Merci.

    1. FiloFloo

      Effectivement, merci pour cette précision ! Le nombre d’amoureux des chevaux semble élevé et leur représentation pas souvent cohérente avec leurs besoins… Merci pour votre lettre, elle est complète et très claire 🙂

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